Au bord de la mer une maison. Une grande et somptueuse maison construite sous l’influence Art Nouveau. À ses pieds : une falaise. À ses pieds : une plage de galets. Et dans cette grande et magnifique maison il n’y avait qu’une personne, un homme. Un homme dans une cuisine en train de préparer un banquet.
Au menu :
Ris de veau sur lit de salade;
Foie gras poêlé avec sauce aux truffes et à la moutarde;
Bouchées de tartare de saumon avec caviar;
Grenadin de veau, sauce au vin;
Artichaut et collerette rôtie, un quart;
Assiette de Saint-Paulin, Brie, Rossignole et Fromage Ronquart;
Etc,
Etc.
Sur le comptoir de marbre, l’homme, armé d’un grand couteau, coupait de fines tranches dans une belle truffe noire. On sentait alors le mélange unique des fragrances, la mélopée de la truffe : le clou de girofle, la cannelle, la cardamome, le poivre de Tasmanie, l’ail, furtivement une rose, un lilas et une terre forestière bien humide d’automne. Alors que cette odeur partait envouter le nez du cuisinier, sur le couteau se perdait le reflet des nuages embrasés du dehors, que de grandes verrières laissaient entrer.
En effet, par la fenêtre, le jour sombrait avec le soleil dans la mer, sous des cieux écarlate comme le sang. Le sang du jour qui meurt, dans ses derniers soubresauts et les derniers éclats grandiose d’un roi déchu.
Peu ému par la chute du dehors, l’homme ne fut dérangé, dans sa préparation sereine, que par le bruit sourd de la clochette sonné par un invité à la porte. Laisser sa truffe il fut donc obligé, avant d’aller ouvrir la porte à une vieille dame grise.
-Cher monsieur bonjour, pardonnez que je vous dérange mais mon mari est mort et je ne sais plus que faire de sa collection de papillon, venez donc que je vous les montres. Venez, abandonnez donc votre branle-bas un moment pour venir avec moi.
Elle partit en emportant avec elle sa robe à fleur jaune et ses escarpins verts.
L’autre, lui, c’est avec son tablier qu’il partit sur les traces de la vieille dame.
-Vous verrez, dit-elle sans se retourner et en faisant baller ses bras, ils sont beaux ces papillons.
L’homme ne répondit pas car il était muet, mais également parce qu’il tenait trop à son âme. Aussi garda-t-il le silence tout le long du chemin de terre qui serpentait entre les collines herbues, jusqu’à une vieille maison de bardeau bourgogne.
-J’ai acheté cette maison en même temps que la robe que je porte, il y a presque 100 ans maintenant, dit la femme en pénétrant dans la maison et en la faisant frémir bruyamment.
L’intérieur étroit à l’odeur de renfermé était rempli de nœud papillon qui couvrait les murs. Des nœuds de toutes les couleurs et de toutes les tailles, plein de poussière.
Ah, gémi la femme grise, sanglotant, avant de poursuivre, mon mari était un grand bourlingueur mais il a toujours aimé les enfants. Moi je ne voulais pas, il n’a donc jamais été papa ou bon-papa. Le pauvre s’est réfugié dans ces babioles, les nœuds papillon, qu’il ne portait même pas. Et puis il est mort en s’étouffant avec celui qu’il n’aimait pas.
La femme regardait l’homme de ses yeux gris, sous des paupières tombantes.
-Vous allez devoir partir, dit-elle en s’essuyant les yeux.
L’air était frémissant, quelque chose approchait.
-Pourquoi, demanda l’homme.
-Les fées viennent avec leur fanfare. Elles viennent chercher les gens comme vous. Vous! S’exclama elle avec dédain et en s’écartant, partez par les tunnels, prenez le bac rejoindre le jour peut être aurez-vous alors une chance!
Elle se mit alors à pleurer de façon hystérique en arrachant les papillons aux murs, lesquels s’envolaient par nués multicolores pour guidé l’homme vers son salut. Au même moment les tambours éclatèrent, en faisant trembler les murs, suivis par les clarinettes, les hautbois et les violoncelles. Les notes faisaient sauter les fenêtres. Le bourdonnement des ailées étaient partout, à peine recouverts par la symphonie de la fanfare.
L’homme, lui n’avait que la peur pour le seconder. Cette dernière l’enveloppait comme une caresse fétide alors qu’il dévalait les escaliers vers les souterrains, derrière les nœuds. Si les fées le capturaient, qu’arriverait-il à ses plats, à son banquet? L’homme pleurait.
Il courait dans le tunnel sombre en priant pour ne pas sentir de petites mains fermes et froides l’agripper, alors que les violons et les trompettes s’imposaient à ses oreilles avec violence. Puis la lumière l’éblouit.
Il était sur la plage de galet, au pied de la falaise, au pied d’une mer de sang. Il était minuscule devant le naufrage du jour, dont la poupe sortait encore à peine sur l’horizon. Il avait encore une chance. Les papillons étaient tous autour de lui et miroitait de mille teinte. Il embarqua sur le bac qui l’emmènerait près du jour, loin du crépuscule, loin des fées et de la fanfare terrifiante.
-Attendez! Braves papillons, venez donc avec moi!, cria l’homme, désespéré et en pleurs.
-Non, j’ai trop soif, laissez-moi.
-Attendez!
Mais il était trop tard, le bac emportait déjà l’homme vers l’horizon, dans la houle, le sang et le fier tintement des claires et des tambours. C’était le crescendo de la fin, l’apogée qui apporta bientôt la dévastation sur la côte, avec les fées, mais loin de l’homme.
Ce dernier disparu bientôt à la jonction de la mer et du ciel infini, avant que le crépuscule ne les fasse se perdre l’un dans l’autre, dans le noir de la nuit tueuse de jour.
Tout était fini : la symphonie, le jour, le feu, la vie, la mer et le ciel. Perdu dans l’infini de la nuit.
Sauf le banquet, que l’homme, peut-être, reviendrait un jour terminer.
Wow.